Documents et Histoire maçonniques

Recension Renaissance Traditionnelle n° 192 - octobre 2018

5 Mai 2019, 22:35pm

Publié par pmbordeaux

La revue Renaissance Traditionnelle ("RT" pour les intimes), référence française dans les études maçonniques et symboliques m'ont fait l'honneur de publier une fiche de lecture sur mon livre : Genèse du Rite Ecossais Ancien et Accepté : 250 ans d'évolution de 1760 à nos jours.

Genèse du Rite Écossais Ancien et Accepté, 250 ans d’évolution de 1760 à nos jours; par Philippe Michel. Préface de Pierre Noël, postface de Laurent Jaunaux. Dervy. Paris, 2017. 23 euros.

 

Dans ce vaste et fort ancien continent qu’est la Maçonnerie française, les contrées étranges et peu explorées ne manquent pas ; petit à petit, la recherche historique en supprime les taches blanches. Et cependant, des régions que l’on pourrait croire largement arpentées réservent encore quelques surprises ! Ainsi, le Rite Écossais Ancien et Accepté en ses grades bleus est-il aujourd’hui largement majoritaire dans la Maçonnerie française, toutes obédiences confondues. On pourrait presque dire qu'il est leur bien commun. En se rappelant bien sûr, aspect non négligeable du problème, que ce REAA aux grades symboliques est une spécialité nationale, ou quasi. Or, paradoxalement, on n’avait jusqu’à présent que fort peu de lumières sur le rite préféré des maçons français, bien moins en tout cas que sur ses hauts grades !

Voici un peu plus de dix ans, dans son édition critique du Guide des maçons écossais[1], Pierre Noël notait que les auteurs classiques n’en parlaient pour ainsi dire pas. Y avait-il là anguille sous roche suggérait-il ? Cela n’introduisait-il pas par défaut une question capitale à propos de la constitution du REAA comme un tout cohérent du premier grade au 33e ? Sur un plan historique strictement documentaire, on ne disposait guère alors que d'une livraison d'Ordo ab Chao, organe du Suprême Conseil de France[2], certes remarquable, mais sans véritable dimension critique.

Peut-être le livre de Philippe Michel ne répond-il pas exactement aux questions posées par Pierre Noël ; sans doute ne présente-t-il pas, dirons-nous, un appareil critique « réglementaire ». Il reste cependant des plus intéressants par ce qu’il dit entre les lignes sur les passions maçonniques françaises[3] et s’avère indispensable pour qui veut comprendre comment rites et rituels, quels qu’ils soient, se forment et se transforment, naissent et meurent[4].

L’auteur a choisi de diviser son ouvrage en quatre parties. La première va de 1760 à 1820 et correspond à la création du REAA, la seconde s’étend de 1821 à 1894, durant laquelle gouverne le Suprême Conseil de France, la troisième de 1879 à la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire les prémices de la Grande Loge de France et sa prépondérance ultérieure ; la quatrième et dernière traitant de ce qui s’est fait à la GLDF après guerre. On trouve enfin, en annexe la transcription du rituel de la Loge Mère écossaise d’Avignon (1774).

Pour chacune des parties, l’auteur présente, analyse et commente un certain nombre d’instructions et de rituels complets ou fragmentaires en usage à l’époque donnée.

On sait que Grasse Tilly et ses amis, de retour des États Unis, furent les premiers introducteurs en France d’un rite de facture Antient, alors parfaitement inconnu de l’ensemble des Maçons français, lesquels pratiquaient le rite dit « Français » directement issu de la tradition des Modems et codifié dans le Régulateur du Maçon. C’est donc avec raison que l’auteur retient comme date de départ 1760, année où parut la divulgation anglaise des Three Distinct Knocks, rituel Antient par excellence et « père » des rituels en cours à l’époque retenue par l’auteur, c’est-à-dire: le manuscrit Brigon, ceux dits de la fugace Grande Loge Générale Écossaise de France (fin 1804 et 1805), le manuscrit Kloss (circ. 1815), le Thuileur de Grasse Tilly de 1819 et le Guide des maçons écossais, première publication officielle du rituel des trois degrés symboliques du REAA. L’ambition des Américains est bien connue : il fallait faire pièce au Grand Orient de France et s’en démarquer carrément avec ces trois grades symboliques venus d’ailleurs. Mais, bien vite, il fallut composer. Cette souche Antient, donc, connut des contaminations, et, en dépit d’une relative fidélité aux origines, la série des avatars commença. Le mérite de la méthode adoptée ici est de nous faire voir de façon minutieusement détaillée comment s’opérèrent ces changements, le pourquoi étant une autre histoire. Cela conduit l’auteur à établir un « rituel type » avec instructions pour les trois grades pendant cette période. On peut, en gros, observer une subtile déchristianisation par rapport aux Trois Coups Distincts et déjà une influence du Régulateur concurrent; les rituels se font verbeux, les commentaires et instructions quelque peu larmoyants, bien dans l’esprit du temps de la Restauration ; les épreuves sont d’un goût, disons, spectaculaire, et finalement assez français avec « la caverne », « la sellette », « la saignée », etc. L’influence du Régulateur est surtout perceptible au deuxième grade, avec, entre autres, l’importance accordée aux cinq voyages. Le troisième grade est plutôt théâtral avec parfois d’étranges ajouts comme les « pleureuses », et l’on note déjà bien des hésitations et des confusions à propos des voyages de recherche des assassins d’Hiram et du cadavre de ce dernier. Il faut enfin remarquer que la chambre du milieu devient « à la française » et que les « cinq points du compagnonnage » deviennent les « cinq point de perfection » ou les « cinq points de la maçonnerie ».

 

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[1] Pierre Noël. Edition critique. Guide des maçons écossais Ed. « A L'Orient ». Paris. Juin 2006.

[2] Origine et évolutions des rituels des trois premiers grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Ordo ab Chao. n° 39-40. premier et deuxième semestre 1999.

[3] cf. La «Tradition des Antients»: un mythe historiographique français. Par Roger Dachez in Renaissance Traditionnelle N° 186. Avril 2017. On trouve un exemple significatif de ce mythe dans la postface du livre.

[4] Philippe Michel est l'auteur avec Philippe Bouchard d'un ouvrage conçu dans le même esprit: Rit Français d’origine. 1785. Dit Rit Primordial de France. Dervy. Paris, juin 2014.

 

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